DEVOIR ET FIDÉLITÉ

DE TOUT temps, l'accomplissement du devoir fut considéré comme la   vertu la plus haute pour un être humain. Parmi tous les peuples, elle occupa   un rang qui surpassait tout et était encore plus important que la vie elle   même. Cette vertu était tellement appréciée qu'elle conserva la première   place, même parmi les intellectualistes auxquels finalement rien n'était plus   sacré que leur propre intellect devant lequel ils s'inclinaient servilement.

La conscience de la nécessité d'accomplir son devoir subsista ; même   la domination de l'intellect ne put l'ébranler. Les ténèbres trouvèrent   néanmoins un point vulnérable qu'elles se mirent à ronger à la racine. Là   comme partout ailleurs, elles déformèrent cette notion. L'idée de   l'accomplissement du devoir demeura, mais les devoirs proprement dits furent   définis par l'intellect et de ce fait liés à la Terre, devenant ainsi oeuvre   fragmentaire et imparfaite.

Il est par conséquent tout naturel qu'un être intuitif ne puisse   souvent reconnaître comme justes les devoirs qui lui sont assignés. Il entre   ainsi en conflit avec lui-même. Pour lui aussi, l'accomplissement du devoir   est l'une des lois les plus éminentes que doit observer l'être humain. Et   pourtant, il ne peut s'empêcher de reconnaître que l'accomplissement des   devoirs qui lui sont imposés l'oblige parfois à agir contre sa conviction.

Il en résulte que naissent certaines formes, non seulement au plus   profond de celui qui se tourmente de la sorte, mais aussi dans le monde de   matière subtile, et ces formes font également surgir mécontentement et   discorde chez autrui. La tendance à dénigrer et à être insatisfait touche des   milieux de plus en plus étendus, et personne n'est en état d'en découvrir la   véritable cause. On ne peut la reconnaître parce que ses effets proviennent   de la matière subtile ; ils sont issus des formes vivantes engendrées par   l'être humain intuitif partagé entre son désir d'accomplir son devoir et son   intuition qui voudrait prendre une autre direction.

Il est donc nécessaire qu'une modification intervienne ici afin de   mettre un terme à ce mal. Devoir et conviction intérieure doivent toujours   être en

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accord. Il est faux qu'un être humain consacre sa vie à l'accomplissement   d'un devoir qu'il ne peut reconnaître comme juste en son for intérieur !

Ce n'est que dans la concordance parfaite entre la conviction et le   devoir que tout sacrifice acquiert sa valeur réelle. Or, si un être humain   risque sa vie uniquement pour un devoir qu'il accomplit sans conviction, il   se ravale au niveau du mercenaire qui est au service d'un autre et se bat   pour de l'argent, comme le firent les lansquenets. Dans ces conditions, cette   façon de combattre devient meurtre ! Mais quiconque engage sa vie par   conviction porte effectivement en lui l'amour de la cause pour laquelle il a   décidé de se battre de son plein gré.

Voilà ce qui compte avant tout pour lui ! L'amour doit être à la base   de son action, l'amour pour la cause ! Voilà ce qui rend vivant le devoir   qu'il accomplit, et ce devoir se trouve élevé à un niveau tel que l'être   humain en place l'accomplissement au-dessus de tout.

L'accomplissement machinal et rigide du devoir se distingue ainsi   tout naturellement d'un accomplissement vivant. Or, seul ce qui est vivant a   une valeur et un effet sur le plan spirituel. Tout le reste ne peut servir   qu'à des buts matériels ou intellectuels et apporter des avantages de cet   ordre, encore que ceux-ci soient de courte durée et seulement passagers   puisque seul ce qui est vivant perdure.

C'est ainsi que l'accomplissement du devoir fondé sur la conviction   devient fidélité authentique, volontaire et évidente pour celui qui l'exerce.   Dans ce cas, l'être humain ne veut ni ne peut agir autrement, il ne saurait   ni trébucher ni sombrer car pour lui la fidélité est authentique, elle est   étroitement unie à lui, elle fait même partie intégrante de lui et il lui est   impossible de s'en défaire.

C'est pourquoi l'obéissance aveugle et l'accomplissement aveugle du   devoir n'ont pas plus de valeur que la foi aveugle ! 11 manque aux deux la   vie parce que l'amour y fait défaut !

C'est uniquement à cela que l'être humain reconnaît immédiatement la   différence entre l'authentique conscience du devoir et le sens du devoir qui   n'est que le fruit de l'éducation. L,'un jaillit de l'intuition tandis que   l'autre n'est compris que par l'intellect. L'amour et le devoir ne peuvent   donc jamais se trouver en opposition ; ils font un là où ils sont   authentiquement ressentis, et c'est de leur union que naît la fidélité.

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Là où l'amour fait défaut, il n'y a pas de vie ; tout est mort. Le   Christ l'a d'ailleurs bien souvent mentionné. Ce principe est inhérent aux   lois primordiales de la Création, il est donc universel et ne tolère aucune   exception.

L'accomplissement du devoir qui, rayonnant, jaillit spontanément   d'une âme humaine ne peut jamais être confondu avec le devoir qui n'attend   qu'une récompense d'ordre matériel ; tous deux se reconnaissent aisément.   C'est pourquoi, laissez s'épanouir en vous la véritable fidélité, ou bien   abstenez-vous là où vous ne pouvez rester fidèles !

La fidélité ! Elle fut souvent célébrée, mais jamais comprise !   L'être humain de la Terre a profondément avili la notion de fidélité, comme   tout le reste d'ailleurs. Il l'a rétrécie, comprimée en des formes rigides.   Tout ce qui, en elle, était grand, libre et beau, devint inexpressif et   glacé, si bien que ce qui était tout naturel devint forcé !

Selon les notions actuelles, la fidélité a cessé d'appartenir à la   noblesse d'âme pour devenir un simple trait de caractère. Cela fait une   différence comme le jour et la nuit. La fidélité en perdit son âme. Et là où   elle est nécessaire, elle est devenue un devoir. On la déclara ainsi   indépendante. Libre de toute attache, elle est isolée, et par conséquent...   erronée ! Elle aussi fut déformée et altérée par la faute des êtres humains.

La fidélité n'est pas quelque chose d'indépendant ; elle est   uniquement le propre de l'amour, de l'amour véritable qui englobe tout ! Or,   tout englober ne signifie nullement, comme on pourrait le penser, tout   embrasser en même temps, selon le point de vue humain qui s'exprime par   l'expression bien connue : « embrasser le monde entier ». Tout englober   signifie : pouvoir tout inclure, et cela vaut pour ce qui est subjectif comme   pour ce qui est objectif ! L'amour ne se rapporte pas seulement à quelque   chose de bien précis, il n'est pas fait pour être exclusif !

Le véritable amour n'exclut rien de ce qui est pur ou maintenu pur,   peu importe que cela concerne des personnes ou la patrie, le travail ou la   nature. C'est en cela que réside son caractère universel. Et la qualité de   cet amour véritable est la fidélité qui, pas plus que la notion de chasteté,   ne doit être considérée selon la mesquine étroitesse des conceptions   humaines.

Il n'y a pas de vraie fidélité sans amour, de même qu'il n'y a pas de   véritable amour sans fidélité. Or, l'être humain d'aujourd'hui considère   l'accomplissement du devoir comme étant la fidélité ! Il en fait une

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forme rigide où il n'est pas nécessaire que l'âme vibre. Et cela est   faux. La fidélité est uniquement le propre de l'amour véritable, lequel se   confond avec la justice. Cet amour n'a cependant aucun rapport avec le fait   d'être amoureux.

La fidélité réside dans les vibrations intuitives de l'esprit ; elle   devient ainsi une qualité de l'âme.

Aujourd'hui, il arrive souvent qu'un être humain accomplisse   consciencieusement son devoir en servant quelqu'un qu'il méprise au fond de   luimême, ce qui ne mérite évidemment pas la désignation de fidélité mais   reste uniquement l'accomplissement d'un devoir dont il a pris la charge sur   le plan matériel. C'est donc un fait purement extérieur qui ne peut apporter   en retour que des avantages matériels à la personne en question, qu'il   s'agisse de sa réputation sur Terre ou de biens terrestres.

Dans de telles conditions, il ne saurait y avoir de fidélité   authentique puisque celle-ci doit s'offrir librement et va de pair avec le   véritable amour dont elle ne saurait être séparée. C'est aussi pourquoi la   fidélité ne peut agir seule !

Or, si les êtres humains vivaient le véritable amour, comme cela est   voulu de Dieu, ce fait à lui seul constituerait le levier qui transformerait   un grand nombre des rapports humains, voire même leur totalité ! Alors, aucun   être méprisable intérieurement ne pourrait plus subsister, et encore moins   remporter des succès ici sur Terre. Cela déclencherait immédiatement une   grande épuration.

On ne rendrait plus d'honneurs terrestres à des êtres méprisables   intérieurement, et ils ne seraient plus en état d'occuper une charge ici-bas,   car le savoir intellectuel à lui seul ne justifie pas l'exercice d'une charge   !

L'accomplissement du devoir serait alors une joie absolue, tout   labeur deviendrait un plaisir parce que chaque pensée, chaque action serait   entièrement pénétrée du véritable amour tel qu'il est voulu de Dieu. Joint au   sentiment de justice qui jamais ne se laisse troubler, cet amour inclut aussi   la fidélité, une fidélité qui est et demeure immuable ; étant une évidence,   elle ne saurait être considérée comme un mérite qui doit être récompensé.

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